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La reconstruction catholique  post-révolutionnaire (XIXe siècle)
L’exemple de l’église de Wirwignes

Texte de la conférence donnée par Alain Joblin en l'église de Wirwignes le 20 septembre 2024 dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, reproduit avec son aimable autorisation

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    La Révolution bouleversa en profondeur le monde catholique français. Les révolutionnaires réorganisèrent, dès 1790, les cadres de la vie religieuse, modifièrent le statut des prêtres et, à partir de 1793, lancèrent un vaste mouvement de déchristianisation. Il faut attendre le Concordat signé en 1801 par le Pape Pie VII et le Premier Consul, Napoléon Bonaparte, pour observer le rétablissement des liens entre Rome et Paris et pour assister à la réorganisation des cadres de la pratique religieuse des catholiques français. C’est cette reconstruction qui est ici évoquée à travers l’exemple particulier de l’église de Wirwignes.

 

         Vie religieuse en Boulonnais et à Wirwignes à la fin de l’Ancien Régime

 

     Il faut commencer cette histoire par rappeler ce qu’était la vie et la pratique du catholique boulonnais à la veille de la Révolution française. On est en présence d’un catholicisme vivace et novateur. La remarque est importante car tout semblerait indiquer que la seconde moitié du XVIIIe vit s’affaiblir la ferveur religieuse en France. Les historiens parlent d’une période de « déchristianisation ». Rien de tel pour le Nord du royaume de France et plus particulièrement en Boulonnais. Nous sommes là sur de hautes terres du catholicisme français. Mgr. De Partz de Pressy, évêque de Boulogne-sur-Mer, évoque à ce sujet des ruraux boulonnais assistant massivement à la messe dominicale et honorant avec ferveur les saints locaux et, plus particulièrement, l’image miraculeuse de Notre-Dame-de-Boulogne. Alors qu’en France le nombre des vocations cléricales tendait à diminuer, l’évêque boulonnais ouvrit dans les années 1780 un petit séminaire pour accueillir les candidats au sacerdoce. Cette pratique religieuse se vivait au sein de cadres précis : un vaste diocèse, fondé en 1567, couvrant un territoire s’étendant des bords de la « mer Océane » [la Manche} jusqu’à la région de Saint-Pol-sur-Ternoise vers l’Est et, du Nord au Sud, du Calaisis/Ardrésis jusqu’aux limites du Ponthieu (Montreuil-sur-Mer était alors intégré dans le diocèse d’Amiens). Le diocèse de Boulogne comptait près de 480 paroisses (une centaine en Boulonnais). C’est dans le cadre de la paroisse que s’exprimait la pratique religieuse du catholique. Cette paroisse était dirigée par un curé. Ces curés exerçaient généralement avec sérieux et compétence leur fonction de prêtre : ils résidaient dans un presbytère (en présence d’une servante qui devait être obligatoirement âgée d’au moins 45 ans…). Le presbytère de Wirwignes en 1790 était dit « en bon état » et comptait un jardin de deux mesures (une cinquantaine d’ares). Les curés disaient la messe et distribuaient exactement les sacrements (surtout le baptême et l’extrême-onction qui étaient, aux yeux des fidèles, nécessaires pour le « Salut »). Les curés enseignaient les fondements du message chrétien et faisaient le catéchisme. Le curé en sa paroisse était un notable fort respecté.

 

     La paroisse de Wirwignes était une des plus grandes paroisses en superficie du diocèse (après celle de Baincthun). Elle comptait, à la veille de la Révolution, près de 600 habitants auxquels s’ajoutaient 270 personnes vivant sur le « secours » de Questrecques où se trouvait une chapelle dédiée à saint Germain. Cette paroisse était difficile d’accès (mais n’était-ce pas le cas de très nombreuses paroisses en Boulonnais ? …). Elle était cernée par deux forêts, Boulogne et Desvres, et se dressait au cœur d’un « pays de montagnes » (!) selon l’expression de l’époque. Les responsables paroissiaux expliquaient en 1790 qu’il y avait « beaucoup de chemins à reconstruire » et qu’il n’y [avait] « pas de pont ». Un habitant de Questrecques précise : « les chemins sont si mauvais que les habitants prenaient l’habitude de quitter la route pour tracer une nouvelle voie à travers champs ». Aussi, les curés et vicaires de Wirwignes, ainsi que leurs collègues du Bas-Boulonnais, réclamaient la possibilité d’acheter un cheval. Mais la situation ne fut cependant peut-être pas aussi catastrophique après 1750 car l’administration boulonnaise, mise en place en 1766,  engagea de grands chantiers d’ouverture de routes pour désenclaver les petits pays du Boulonnais : route de Boulogne-Saint-Omer via Colembert, et route de Boulogne-Aire via Wirwignes et Desvres.

 

     Les curés de Wirwignes avaient une caractéristique qu’ils partageaient avec les curés de Crémarest : ils n’étaient pas désignés par l’évêque de Boulogne mais par les chanoines d’Ypres, coutume remontant à la période précédant l’érection du diocèse boulonnais. Cette particularité n’était pas sans poser des problèmes car, en effet, la proximité qu’imposa le Concile de Trente (1545-1563) entre l’évêque et ses curés était ainsi mise à mal. Vers 1750, par exemple, les chanoines d’Ypres tardèrent à nommer un nouveau curé à Wirwignes si bien que l’évêque de Boulogne fut obligé de désigner un desservant temporaire. Il s’agissait d’un certain Monsieur Louis, moine capucin. On compte une douzaine de curés qui se succédèrent à la tête de la paroisse entre la fin du XVIe siècle et le début des années 1790. Des curés œuvrèrent sans doute au Moyen-Âge mais il est difficile de les repérer. On parle d’un certain Flahuid (=?) dans les années 1560 et de Charles Pecquet, licencié en droit (ce qui signifiait qu’il avait suivi des études supérieures à l’Université). Décédé au début des années 1580, ce prêtre aurait d’abord desservi la paroisse de Wimille avant d’être nommé à Wirwignes, paroisse qu’il ne fréquenta sans doute pas car il est noté dans les archives comme « non résident », ce qui fut une chose fréquente au temps des guerres de Religion, les postulants refusant de se présenter dans une paroisse ruinée par la soldatesque et ne procurant donc plus un bénéfice confortable.

 

    La liste des curés de Wirwignes devient plus certaine à partir du XVIIe siècle. Parmi les titulaires de cette époque, il faut citer le sieur Beaussart qui exerça son sacerdoce à Wirwignes pendant 43 ans (fin du XVIIe-début XVIIIe siècles), et son parent, Jean-François Beaussart, curé pendant une trentaine d’années à partir de 1725. Le dernier curé d’Ancien Régime fut M. Bouloy, de 1783 à 1792. Les curés de Wirwignes demeurèrent en poste en moyenne une vingtaine d’années, stabilité permettant de dérouler une pastorale suivie et efficace. Ces curés pouvaient être secondés par un ou plusieurs vicaires qui étaient chargés de porter l’Évangile au secours de Questrecque. Ces vicaires tenaient l’école paroissiale de garçons (à l’occasion, fréquentée par les filles mais de façon très ponctuelle...). Le curé avait aussi le pouvoir de recruter une sage-femme. Nous savons qu’il y en avait une à Wirwignes en 1725. Ce recrutement se faisait selon la capacité de la postulante à ondoyer un bébé et non pas sur son savoir-faire médical. On connaît l’histoire survenue dans la paroisse voisine de Desvres, le 25 juillet 1685, où la matrone administra le baptême à un bébé mort dans le ventre de sa mère mais dont le bras était sorti. Cela suffit pour ondoyer cet enfant mort-né !

 

     Les curés devaient également encadrer des pratiques religieuses facultatives, à commencer par le culte des saints. Il est difficile de mesurer l’ampleur de ces pratiques à Wirwignes, pratiques qui existèrent très certainement. Un seul culte est en fait attesté précisément, celui dédié à saint Quentin qui était le saint patron de l’église. Ce saint, évangélisateur de la Gaule du Nord, martyrisé en 287, était fêté le 6 juillet et était censé guérir la cécité, les sourds-muets et les paralytiques.

 

      Au centre de la paroisse et de la vie paroissiale était l’église. Celle de Wirwignes fut sans doute érigée, comme beaucoup d’autres en Boulonnais, et ailleurs en France, au XIIe siècle. Ce fut en effet la période où les paroisses furent fondées et les églises paroissiales construites en grand nombre. En 1790, les paroissiens expliquaient que l’origine de leur église était « hors connaissance d’hommes ». Elle connut des transformations à la fin du XVe siècle et au XVIesiècle. Un rapport de visite rédigé par un responsable diocésain au XVIIIe siècle décrit un beau bâtiment avec une belle tour, un chœur bien éclairé, un beau tabernacle, de belles chapelles marbrées et une belle chaire de vérité. La toiture était en partie tuilée et on fit appel en 1789 à un couvreur de Samer pour la réparer.

 

       L’église et les paroissiens de Wirwignes à l’épreuve de la Révolution

 

      Deux décisions révolutionnaires bouleversèrent la vie religieuse des catholiques français. On commença par redécouper le territoire ecclésiastique en supprimant le diocèse de Boulogne au profit d’un nouveau diocèse, celui d’Arras, dont les limites correspondaient à celles du département du Pas-de-Calais. On mit également en vente les biens du clergé pour combler le déficit budgétaire de l’État. Problème : comment rémunérer les curés ? Le gouvernement révolutionnaire décida qu’ils seraient désormais salariés par l’État, donc fonctionnaires et, à ce titre, obligés de prêter un serment de fidélité à la Constitution et, en l’espèce, à une Constitution Civile du Clergé (12 juillet 1790). La loi supprima aussi les ordres séculiers (moines et moniales). Le Pape Pie VI condamna cette Constitution le 13 avril 1791 et le dernier évêque de Boulogne, Mgr. Asseline, appela les membres de son ancien clergé à refuser le serment. On distingua alors des prêtres « constitutionnels », ou « jureurs », qui prêtèrent le serment, et des prêtres « réfractaires » qui le refusèrent. Près de 48 % des prêtres français furent réfractaires. Le nombre de ces prêtres réfractaires était 83 % pour le département du Pas-de-Calais, et 75 % en Boulonnais, ces chiffres montrant qu’on était bien sur des terres de forte catholicité. Á la différence de la plupart de ses anciens collègues boulonnais, le curé de Wirwignes, M. Bouloy, prêta le serment. On l’autorisa néanmoins à poursuivre son sacerdoce et dire la messe (mais sans doute, comme à Condette, discrètement et sans sonnerie de cloches…).

 

      Une autre décision révolutionnaire accentua le trouble dans le monde catholique. En septembre 1792 fut proclamée la République et quelques mois plus tard, en juin 1793, la Terreur fut mise à l’ordre du jour. Les extrémistes de la Révolution, tels Marat et les Hébertistes, déclenchèrent une vaste campagne de déchristianisation. Les membres du clergé furent fermement incités à quitter l’état clérical. Le curé Bouloy se maria et ouvrit une école-pensionnat de garçons. Les églises furent fermées. Celle de Wirwignes devint une fabrique de salpêtre, celle de Desvres, une salle des fêtes et de réunion, celle de Condette, une grange pour stocker les fourrages, etc. Ces églises furent vidées des objets du culte et des « images » qui s’y trouvaient. Statues, tableaux, vases sacrés, vêtements sacerdotaux furent déposés dans des entrepôts pour être vendus (un entrepôt fut ouvert en haute ville de Boulogne) ou détruits. Des paroissiens purent également cacher ves objets pour les préserver. Nous ne connaissons pas, à l’heure actuelle, de tels cas de résistance à Wirwignes...

 

       Étape suivante, et ce fut sans doute le plus traumatisant pour les fidèles catholiques, la multiplication des actes iconoclastes. Á Samer, par exemple, des individus brûlèrent le Christ en croix en disant : « Brûlons le en commençant par les pieds comme ça il aura le temps de voir qui le martyrisent... ». Toujours à Samer, un certain Vasseur, dit le « pansu » (…), membre de la Société Populaire, revêtit des habits sacerdotaux et, de la fenêtre d’un cabaret, s’amusa à bénir la foule avec du vin. Ce sinistre individu n’hésita pas à faire fouetter, en janvier 1794, de vieilles femmes restées fidèles au culte catholique. C’est ce même Vasseur qui vint à Wirwignes accompagnés de deux habitants du lieu, les dénommés Feutry et Delattre, pour sortir de l’église les statues en les qualifiant « d’immobiles » et en multipliant les insultes. Quelques années plus tard, le temps de la Révolution passé, Feutry se retrouva paralysé (faut-il rappeler que saint Quentin guérissait de la paralysie…) et Delattre agonisa huit jours « en poussant des cris atroces »… L’abbé Cousin qui rapporte ces faits au début des années 1860 écrit : « ils vécurent des douleurs qui rappelèrent leurs plaisanteries sacrilèges »…

 

      Ces histoires ne doivent pas être sous-estimées car c’est sur elles que s’élabora un discours régénérateur catholique au XIXe siècle. Les actes et paroles des iconoclastes révolutionnaires étaient sans doute le fait d’individus abrutis et alcoolisés mais ils avaient aussi un sens fort. En traitant les statues des saints « d’immobiles » et en les insultant on voulait montrer qu’il s’agissait d’objets inertes, incapables de produire des miracles. Ces objets avaient porté au cours du temps les prières et les espérances eschatologiques de générations de fidèles, il fallait donc, avant de les détruire, les vider de toute cette charge émotionnelle et mystique accumulée. D’où la volonté catholique, au XIXe siècle, de montrer que les objets saints avaient surmonté l’épreuve des insultes et se vengeaient de leurs tourmenteurs comme le montrèrent les malheurs de Feutry et Delattre. Autre exemple, à Bomy (à l’Est de Fauquembergues), les révolutionnaires jetèrent au feu, en l’insultant, la statue de saint Charles Borromée (évêque de Milan, acteur important du Concile de Trente-1545/1563-canonisé en 1610 et fêté chaque 4 novembre) et, brusquement, la statue se redressa dans les flammes et frappa violemment celui qui l’insultait. Aussi, alors qu’avant la Révolution, la statue du saint n’attirait pas les foules, celle-ci devint l’objet d’un culte fervent au XIXe siècle... C’est sur ces histoires que se bâtit la reconstruction catholique post-révolutionnaire.

 

      Mais il est un autre socle sur lequel se fit également cette reconstruction : l’action des prêtres clandestins. En effet, de son exil à l’étranger, Mgr. Asseline organisa dans son ancien diocèse des réseaux de prêtres réfractaires entrés en clandestinité. Trois de ces prêtres vinrent porter aux environs de Wirwignes, au péril de leur liberté, voire de leur vie, la bonne parole catholique. Il s’agit de Messieurs, Antoine, ancien prêtre originaire de Calais, Dutertre qui était de Menneville, et Allan, ancien vicaire à Boulogne. Ce dernier avait une implantation locale forte car un de ses parents exerçait une activité de meunier à Samer. Ce personnage était, dit-on, « bon républicain » sans pour autant renoncer à sa foi catholique. Il était en relation avec un gros laboureur de Questrecques, Claude-François Ricault de Lignières, propriétaire du domaine des « Champs-Greslins ». C’est dans cette ferme qu’Allan trouva refuge lors de ses campagnes d’évangélisation clandestines. Il se déplaçait la nuit pour baptiser, marier et donner l’extrême-onction. Il échappa à plusieurs reprises aux forces de l’ordre lancées pour l’arrêter. Puis, un soir de 1794, il fut pris alors qu’il disait une messe clandestine, le jour de la Fête-Dieu, dans la ferme des Camps-Grelins. L’évènement fit grand bruit et circula à ce sujet l’anecdote suivante : l’arrivée des gendarmes déclencha un sauve-qui-peut général. Un vieillard n’eut cependant pas le temps de fuir. Les militaires lui tombèrent dessus et le questionnèrent : « Avoue ! Tu assistais à la messe ? ». « Oui, répondit le vieux, et je n’en rougis point, je m’en fais gloire ! ». « Qu’on ne t’y reprenne pas ! » dit un gendarme magnanime. « Je n’y manquerai pas et je ne vous crains point ! ». Allan fut arrêté, jeté en prison où il resta quelques semaines pour finalement sauver sa tête au lendemain de la chute de Robespierre en Juillet 1794. Il demeura à Wirwignes où il exerça jusqu’en 1803 les fonctions de curé.

 

       La  reconstruction catholique à Wirwignes (1ère moitié du XIXe siècle)

 

      Cette reconstruction se fit dans le cadre du Concordat de 1801. Un nouvel évêque est nommé à Arras en 1803. Il s’agit de Mgr. de La Tour d’Auvergne qui s’efforça de retisser le maillage paroissial en désignant de nouveaux curés. Le curé Faudier succéda à Allan en 1803. Son ministère ne fut pas, semble-t-il, de tout repos. C’était un prêtre, expliquaient certains paroissiens, au caractère tiède et d’une grande faiblesse intérieure. Il maîtrisait mal, disait-on, le sens de la fonction pastorale. Faudier n’était pas fort apprécié et, surtout, il dut composer avec la présence de l’ancien curé, Bouloy, qui vivait là avec sa femme et ses enfants et qui conservait apparemment une certaine influence dans la paroisse… Cette situation révèle les difficultés d’un retour à une normalité religieuse.

 

   Mgr. de La Tour d’Auvergne s’efforça également de relancer la vie religieuse de son diocèse en s’appuyant sur une tradition catholique pré-révolutionnaire. Ce retour au rituel ancien s’observa lors de la visite paroissiale que fit à Wirwignes le doyen de chrétienté de Desvres. Faudier annonça cette visite aux paroissiens le dimanche précédent. Le visiteur pénétra dans l’église au son de la cloche. Puis il revêtit les habits sacerdotaux, exposa sur l’autel un calice empli d’hosties sanctifiées, pria devant le Saint-Sacrement, l’encensa ainsi que le tabernacle, le ciboire et les Saintes-Huiles. L’assemblée chanta des hymnes : « tantum ergo », et : « Deus qui nobis sub Sacramento » (chant extrait d’une œuvre de saint Thomas d’Aquin). C’était donc un rituel traditionnel qui fut ainsi restauré.

 

      Plusieurs enquêtes, en 1803, 1808, 1809, dressèrent un état matériel de l’église. Si la voûte du chœur et de la nef étaient en bon état, deux piliers menaçaient cependant de ruine, le carrelage à l’intérieur de l’église était à refaire, les verrières à restaurer, la toiture laissait passer la pluie, et les fonts baptismaux étaient en très mauvais état. Ils n’étaient toujours pas réparés en 1809 et le curé était obligé de conserver l’eau bénite dans une bouteille. L’exécution de ces travaux à faire s’éternisèrent tout au long de la première moitié du XIXe siècle. Vers la fin des années 1820, le curé Lonquety envisagea d’accélérer le chantier mais il tomba malade. En Avril 1831, le curé Pierre-François-Antoine Dausque fit remplacer le chaume d’une partie de la toiture de l’église par des ardoises. En 1835, Jean-Marie Ducrocq proposa la construction d’une voûte de style ogival. En 1839, on remplaça dans le chœur le pavage « d’argile » par des pavés de couleur rouge. En 1846, le curé François-Alexis Magnier envisagea une nouvelle restauration du chœur et fit nettoyer le maître-autel qui avait été grossièrement « barbouillé » au lendemain de la Révolution. Les travaux entrepris et à entreprendre s’accumulèrent donc au cours des années. En 1850, la mairie fit dresser un nouvel état des lieux : il fallait consolider le glacis de la basse église, renforcer les maçonneries autour des fenêtres, restaurer les verrières, mieux ancrer les murs, refaire le crépi extérieur et le replâtrage à l’intérieur. L’urgence s’imposa en 1854-1855 suite à de fortes pluies ayant fragilisé l’édifice. Les projets et les initiatives ne manquèrent donc pas mais les réalisations semblent avoir été menées à la va-vite et à l’économie. Pourquoi ?

 

        On doit s’interroger sur la durée de ces travaux qui n’en finissaient pas. La paroisse était pauvre, dit-on. Elle l’était déjà avant la Révolution. En effet, la dîme prélevée à Wirwignes à cette époque s’élevait à 313 livres, alors qu’en moyenne, elle était de 800 livres pour la province de Picardie dont faisait partie le Boulonnais. Les quelques paroissiens aisés, susceptibles de participer financièrement aux travaux de restauration, s’étaient par ailleurs considérablement appauvris au cours de la Révolution. Il ne fallait pas non plus trop compter sur les recettes extraordinaires. La location des chaises était source de revenus mais ne devait pas rapporter grand-chose. On louait ces chaises trois centimes pour la messe, deux centimes pour les vêpres, cinq centimes pour les fêtes, les mariages et les baptêmes. La responsabilité des desservants peut aussi être invoquée. Sept curés se succédèrent à la tête de la paroisse entre 1803 et 1850, or certains d’entre eux restèrent peu de temps en place (Lonquety, quatre ans, Dausque, quatre ans, Ducrocq, trois ans) et n’eurent donc pas la possibilité de lancer des travaux de restauration de grande ampleur. On accusa enfin la municipalité de mettre de la mauvaise volonté pour ouvrir les chantiers. En 1854, le maire de Wirwignes, excédé, écrit : « Puisque toujours on travaille à cette église et que toujours il pleut, j’entends qu’on y fera plus rien et qu’on n’en parlera plus ! ». L’accusation d’inaction est cependant peut-être spécieuse car en 1831 la mairie leva une taxe pour la réparation de la toiture de l’église et, en 1854, elle participa à la construction d’une sacristie.

 

     Malgré cette situation difficile, la vie religieuse reprit avec vigueur à Wirwignes. Les curés disposèrent assez rapidement de tout ce qui leur permettait de faire le culte : des chasubles rouges et noires, des étoles, des linges d’autel comme les voiles de calice, une superbe croix de procession, des chandeliers en cuivre argenté, un calice en étain, un ostensoir en cuivre argenté, des antiphonaires et des missels, etc. Il n’est pas impossible que ces objets aient été fournis par des paroissiens. En 1856, par exemple, la dame Fisset de Moyencourt offrit un beau chemin de croix. Nous savons qu’un ciboire argenté et doré à l’intérieur fut apporté par un des curés ainsi qu’une boite en fer blanc enfermant les Saintes-Huiles. L’initiative privée s’exprima aussi dans d’autres domaines. On voit ainsi de riches et puissants personnages s’investirent dans l’acquisition d’une nouvelle cloche. Il faut rappeler que la cloche paroissiale signalait le déroulement des cérémonies religieuses, rythmait la vie quotidienne des paroissiens et était un marqueur important de l’identité paroissiale. Chaque cloche avait son propre timbre qui se distinguait de celui des cloches des églises du voisinages. Aussi, lorsqu’on ne captait plus le son de la cloche de son église on savait qu’on quittait le territoire paroissial et qu’on abordait un territoire différent, peut-être dangereux.... Une cloche, installée à Wirwignes en 1775, fut changée en 1843. La nouvelle cloche, baptisée Louise-Caroline, pesait 550 Kgs, soit 300 Kgs de plus que l’ancienne. On la commanda chez le fondeur Drouot à Saint-Omer. Son inauguration donna lieu à une cérémonie officielle. Le parrain était Pierre-Hubert Cary, propriétaire domicilié à Boulogne et issu d’une famille de marin. La marraine était Louise-Caroline Ternault, fille d’un receveur des finances et épouse du célèbre armateur et banquier boulonnais Alexandre Adam. Alexandre Adam était un catholique engagé, Président de la Chambre de Commerce et Maire de Boulogne. Il était coutumier de ce genre de cérémonies inaugurales qu’il honorait de sa présence dans les paroisses des environs de Boulogne. La cérémonie fut présidée par le curé François-Alexis Magnier et par le curé de Desvres, doyen de chrétienté.

 

       Le redémarrage de la vie religieuse donna lieu à de nombreuses cérémonies paroissiales. L’année liturgique voyait se succéder les expositions ordinaires du Saint-Sacrement à Pâques, Pentecôte, Noël, Octaves, dimanche du Sacré-Coeur, etc. La journée du 27 octobre était spécialement réservée à l’Adoration du Saint-Sacrement. Les cérémonies exceptionnelles se déroulaient dans la plupart des cas à l’extérieur, à partir et autour de l’église. Il s’agissait de marquer les esprits et de rechristianiser un espace qui avait été « pollué », disait-on, par l’incroyance révolutionnaire. Cette rechristianisation de l’espace passait par le dressage de croix et de calvaires. En 1852, une paroissienne demanda l’autorisation de faire poser une croix sur la tombe de son époux. Les familles Leflos et Merlin firent installer des croix dans le cimetière. Le 10 août 1864 on érigea une grande croix dans le cimetière en présence d’une grande foule. Les processions (marches religieuses) se multiplièrent également. Au début des années 1850 se déroula une mission de prédication menée par M. Fleury, ancien vicaire de Calais, et le curé de Longfossé. Cette mission, dit-on, « fit grand bien et ramena un grand nombre de personnes dans le sentiment de ses devoirs ». Quelques années auparavant un curé de Wirwignes se désolait en effet que nombre de ses paroissiens se désintéressaient de la religion. Le retour des fidèles à l’église obligea à racheter une vingtaine de chaises en 1858. En 1852, eut lieu une autre procession à l’occasion de la semaine de la Passion en présence des curés de Courset et de Crémarest et de Mgr. Haffreingue, le célèbre bâtisseur de la nouvelle cathédrale de Boulogne. Deux cents fidèles se pressèrent pour recevoir la communion. En 1855, nouvelle procession menée au temps du Carême par Léger, curé de Nieilles-les-Bléquin. En 1858 c’est un père de la Congrégation de la Passion de Jésus-Christ qui mena la procession, etc. Chaque année de nombreux paroissiens partaient en pèlerinage pour prier Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer. Il faut enfin évoquer l’accueil de Mgr. Parisis, successeur de Mgr. De La Tour d’Auvergne à la tête du diocèse, lors de sa visite épiscopale à Wirwignes les 16 et 17 avril 1855. Arrivé la veille, le prélat passa la nuit sans doute au presbytère qui venait d’être racheté par la municipalité (8700 francs). Le lendemain, il administra le sacrement de confirmation à une trentaine d’enfants. Il faisait beau et la fête fut aussi belle « que pouvaient le permettre les faibles revenus de la paroisse »… Le prélat fut accompagné, lors de ses déplacements, par une escorte équestre de jeunes paroissiens issus des familles les plus en vue de Wirwignes. Ces jeunes gens se retrouvaient régulièrement au sein d’une petite assemblée de prières.

 

      La reconstruction de la vie catholique au XIXe siècle s’inscrivait dans une longue tradition mais elle proposa également aux fidèles de nouvelles dévotions portées par la statuaire religieuse. Il faut ici s’arrêter aux statues qui se trouvent dans l’église de Wirwignes. Elles ont été, pour la plupart d’entre elles, mises en place par l’abbé Lecoutre à partir des années 1860. Elles expriment bien le message spirituel que voulait faire passer l’Église catholique à cette époque. On trouve des saints « traditionnels » à commencer par saint Quentin qui était très certainement exposé dans l’église de Wirwignes sous l’Ancien Régime. On voit aussi l’image de saint Sylvestre, évêque de Rome au début du IVe siècle de notre ère, à l’époque où l’empereur Constantin 1er se convertit au christianisme. Le choix de cette statue n’était sûrement pas neutre au XIXe siècle :  il s’agissait de montrer qu’il existait un lien étroit et nécessaire entre l’Église et l’État qu’il soit monarchique ou impérial (Napoléon III). Le temps de la République n’était pas encore venu. D’autres statues évoquent une dévotion plus personnelle et intime. Saint Joseph et Jésus, sainte Anne enseignant la Vierge, Marie et l’Enfant Jésus. Ces ensembles renvoient au culte de l’Enfant Jésus qui proposait au croyant une réflexion pieuse sur un des mystères de la foi : comment Dieu avait-il pu s’incarner dans un être aussi fragile (et « méprisable ») qu’un enfant ? Mystère de l’Incarnation… L’ensemble de la Sainte Famille proposait également un modèle de vie familiale qu’on pourrait qualifier, au XIXe siècle, de «bourgeois », famille entièrement dominée par l’image du père (Joseph, par exemple). Le culte de la Sainte Famille et de l’Enfant Jésus avait déjà pris beaucoup d’ampleur au cours du XVIIesiècle.  Sur 900 objets religieux présents dans les églises au temps de l’ancien diocèse de Boulogne, 147 évoquaient l’Enfance de Jésus. Ces cultes se poursuivirent donc, toujours vivaces, au XIXe siècle. Mais c’était surtout le culte propre à la vierge Marie qui s’imposa au XIXe siècle. En 1854, le pape officialisa le culte de l’Immaculée Conception, déjà suivi au XVIe siècle, qui devint un dogme en 1954. Le culte à la Vierge est très présent dans l’église de Wirwignes sous diverses formes : Notre-Dame de Salette, Notre-Dame de Boulogne, Notre-Dame de Lourdes, une statue de la Vierge à l’Enfant, une autre montrant sainte Anne enseignant la vierge, etc.

 

     On peut enfin terminer ce tour d’horizon par le culte rendu au saint « local » : saint Benoît-Joseph Labre. Né en 1748 à Amettes en Artois, il voyagea à Rome et surprit ses contemporains par la profondeur de sa piété et la simplicité (ascèse) de son genre de vie. Béatifié par Pie IX en 1860, il protège les mendiants et les gens itinérants et est censé éloigner le typhus et guérir de cette maladie moderne qu’est le « stress ».

 

      Conclusion

 

      L’histoire de l’église de Wirwignes et de la vie religieuse paroissiale post-révolutionnaire  s’inscrit dans l’histoire régionale et nationale. Cette histoire révèle, pour le XIXe siècle, une intense vie religieuse portée par une politique de reconstruction du catholicisme au lendemain de la tourmente révolutionnaire des années 1789-1801. La remise en état de l’église se fit selon un modèle architectural néo-gothique normand, et la relance de la pratique des fidèles emprunta aux grands thèmes de la spiritualité catholique avec une insistance particulière sur celui de la sainte Famille et surtout sur celui de la Vierge Marie. Ces thèmes se retrouvent exactement dans l’imagerie religieuse que développa l’abbé Lecoutre, curé de Wirwignes de 1863 à 1904.

 

 

Alain JOBLIN

Professeur émérite

Université d’Artois. Arras.

 

 

Quelques références bibliographiques :

 

*Sur la Révolution française à Samer et dans les environs = Charles d’Héricault, Mémoires de mon oncle, 1878 (réed. Hachette Livre-BNF. Consultable sur le site Gallica).

*Un exemple de reconstruction d’une église  et de réorganisation de la vie religieuse au XIXe siècle : l’église de Condette = Isabelle Clauzel, Jean Heuclin, Alain Joblin, Les grandes heures de l’église Saint-Martin de Condette, Association pour la Valorisation de l’Église de Condette (A.V.E.C.), 2024.

*Sur le catholicisme et la pratique religieuse des Boulonnais sous l’Ancien Régime (et période révolutionnaire) = Alain Joblin, Chroniques boulonnaises (de la fin du Moyen Age à la Révolution française), Mémoires de la Société Académique du Boulonnais, tome 64, 2021.

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