top of page

NAIVE ART

COMING

Carte postale rivière .PNG

IN CONSTRUCTION

D5085AE5-685B-49DB-A051-9DD971CC5E13.JPG

PREFACE

 

Qu'elle ne fut pas ma surprise, un jour en arrivant à la Mairie, de voir notre adjoint aux affaires administratives, affaire, fouillant dans les archives, ouvrant tous les vieux dossiers jaunis par les ans, grignotés par les mites.

 

Je l'interrogeai sur les raisons de ses recherches, n'ayant vu passer dernièrement au courrier aucune affaire nécessitant de remonter à la guerre de 1870 !

 

"Emelie Beaumont me donne bien du tracas ", me répondit-il sans quitter des yeux le grand registre étalé sur la table.

 

"Emélie Beaumont ? Je sais bien que je n'ai pas beaucoup de mémoire, mais ce nom-là ne me disait absolument rien ".

 

Décidé enfin à relever la tête, il me dit tout souriant : Pas étonnant, elle avait 17 ans en 1872 ! "

 

"Diable, qu'est-ce que c'est que cette histoire ?" Il m'expliqua alors qu'il était en train de s'amuser à faire raconter par cette jeune fille la vie telle qu'elle se déroulait à Wirwignes en 1872.

 

J'étais avide de voir ce récit. Je devais vite déchanter car Francis me répondit que c'était personnel. J'insistai à plusieurs reprises. Il accepta exceptionnellement de me le faire voir.

 

Je l'ai lu, relu.

 

Cette histoire vraie montée sur des faits réels m'avait tellement ravi que j'ai fait le maximum pour le convaincre d'accepter d'en faire profiter chaque wirwignois.

 

Je le remercie de sa compréhension et espère qu'Emélie Beaumont saura vous distraire comme elle a su m'amuser.

 

                                                                                                                                                            Louis HARLE.

Il était une fois WIRWIGNES.

 

Cela commence comme un conte de fées mais ici point de fées, seulement la vie simple et quotidienne d'un village.

Je me nomme BEAUMONT, de mon prénom Emélie et je suis ce que l'on appelle une "enfant des hospices", la seule dans ce cas à Wirwignes. J'habite au "Fond du Brunquet" là-bas tout au bout de la Lombarderie chez Mr et Mme GOLIOT.

En cette année 1872 j'ai 17 ans et je voudrais faire connaître mon village d'adoption, simplement, car, je dois vous l'avouer, mes dons d'écrivain sont limités. J'essaie uniquement de raconter la vie.

 

De plus je crois pouvoir vous présenter les gens et les faits sans parti-pris. N'ayant aucun lien de parenté ni de passé ici, les anciennes querelles de famille ou de voisinage, les amitiés particulières, me sont inconnues. Je suis libre.

 

Me voilà donc dans le rôle que je me suis donnée, celui de narratrice, un bien grand mot dans mon cas. Enfin je l'ai voulu, alors, courage et en avant, c'est parti.

 

Pour situer notre époque je vais commencer par faire un petit historique. Non, attention, j'ai dit un petit historique, juste ce qu'il faut. D'ailleurs je ne suis pas plus historien qu'écrivain! Honnêtement cela est indispensable pour comprendre notre vie, nos réactions, nos sensibilités, nos peines, nos préoccupations, nos joies, tout étant plus ou moins lié au climat politique, social et économique du moment.

 

Malgré notre peu de savoir et le manque de moyens d'information, nous ne pouvons rester insensible à notre environnement. Comme beaucoup de pauvres gens, si nous n'analysons pas la situation nous la subissons.

 

Surtout que depuis plusieurs années la France traverse une période agitée. Nous sortons de la guerre de 1870 ! Après la défaite de Sedan du 2 Septembre 1870 et la capitulation de l'empereur Napoléon III, la guerre ne s'arrêta pas pour autant. Nous en tenions encore jusqu'au 28 Janvier 71: date de la signature de l'Armistice.

 

Tout le monde commençait à se réjouir, lorsque nous apprenions la révolte des Parisiens. La Commune qu'ils appelaient çà. Quelques mesures mal venues et c'est l'émeute sanglante: les Fédérés contre les Versaillais.

Pas assez de se battre avec les Prussiens, voilà maintenant des Français qui se battent contre des Français. Pas de doute, çà laissera des traces dans l'avenir. Déjà la France est coupée en deux politiquement: les Royalistes et les Républicains.

Après les évènements que je viens de relater, Mr THIERS reçut le titre de Président de la République en Août 1871. Grâce à ses emprunts nous avons payé la dette de 5 milliards réclamée par l'Allemagne et notre territoire fut libéré des occupants. Malgré cela j'ai du mal à croire que Mr Thiers atteigne la fin de 1873 comme président, nous verrons bien. Pour le moment il réorganise l'armée avec la loi militaire qu'il vient de faire voter.

 

Mis à part tout ceci, que se passe-t-il encore en cette année? Mr GAMBETTA "le voyageur de la république" ne cesse de prononcer des discours : : Annecy, Albertville, Grenoble etc.., tous du type de celui d'Angers du 17 Avril de cette année. "J'affirme que la république n'est pas l'ennemie, mais le soutient intelligent de la propriété, de la liberté, de la conscience et de la famille". Ne vous étonnez pas! Pour nous la république n'est pas chose acquise. Il y a à peine deux ans nous avions encore un empereur (1).

 

Maintenant quelques nouvelles brèves de l'étranger. L'Allemagne unie depuis le 18 Janvier 1871 se porte bien avec à sa tête l'empereur Guillaume Ier et le puissant Bismarck.

 

Il en va de même pour l'unité Italienne.

 

Assez, assez, je vois bien que vous commencez à en avoir par dessus la tête de ce cours d'histoire. Je m'emporte, et encore je me limite,

car il y aurait beaucoup de choses à dire. Tiens par exemple, un fait divers,le dernier, et ensuite nous reviendrons chez nous. Un bateau " La Marie Céleste vogue sur l'Atlantique sans équipage. Drôle d'affaire. Chose promise, chose due, j'arrête.

 

Dans ce contexte que peut-il se passer à Wirwignes? Pour le savoir nous allons voir de plus près tout notre petit monde. Pas la peine de situer géographiquement Wirwignes, mais situons le démographiquement.

 

D'après le recensement du 22 Mai dernier nous ne sommes plus que 570 habitants contre 605 auparavant.

 

  1. NDR: C'est le 4 septembre 1870 que Gambetta proclama la République.

Mais nous ne sommes pas le plus petit village du canton, loin de là.

 

Il nous reste toujours :

163 garçons non mariés.

112 garçons mariés

15 veufs

146 filles non mariées

109 filles mariées

25 veuves

de quoi faire un village correct.

 

Mais prenons la peine de regarder le tableau de répartition des âges. Je sais, c'est ardu, il vous permettra cependant d'avoir une première idée sur les gens.

 

Rien que pour cette année, 18 , 4 mariages et 13 décés. Si j'ose dire, un bénéfice de 5 personnes.

Tableau population par age 1872.JPG

C'est bien, vous vous êtes donné la peine de consulter mon tableau, et ainsi que vous avez pu le constater, notre village compte 58% d'habitants de moins de 35 ans (330 sur 570). Wirwignes est une commune jeune. 309 célibataires, il est vrai que tous ne sont pas en âge d'être mariés mais il y en a tout de même 100 de plus de 20 ans.

 

Maintenant que nous nous sommes comptés, j'en entends déjà dire: "Qa sont-ils ces Wirwignois ? Sommes-nous le coin le plus important? A côté, combien sont-ils ?. C'est facile, comme chaque famille a été recensée dernièrement nous en avons une petite idée presque maison par maison, tout au moins quartier par quartier.

 

Attention lecteurs futurs, vous serez peut-être surpris de l'orthographe de certains hameaux ou des noms de fermes, mais avec le temps... tout change. Je vais encore abuser de votre bonne volonté pour faire passer un deuxième tableau. Je puis même vous dire, sans vouloir vous décourager, que ce ne sera pas le dernier. Je ne peux vraiment pas faire autrement.

Repartition population par quartier 1872.JPG

Avez-vous retrouvé votre quartier ? Y-a-t-il encore autant de monde? Progresse-t-il ou régresse-t-il ? ça c'est une autre affaire.

 

Pour le moment intéressons-nous aux gens de notre époque, pour ce qui est de l'avenir, je ne suis pas cartomancienne!

 

Après cette étude démographique avec ses inévitables chiffres, revenons à des problèmes humains.

 

Qui sont-ils ces hommes et ces femmes ? Vous comprendrez que je ne peux les citer tous. Je ne m'attacherai qu'aux plus représentatifs ou au contraire à ceux qui sortent de l'ordinaire, bien que l'ordinaire d'aujourd'hui deviendra extraordinaire dans peu de temps. Qui parlera encore dans un siècle, de certains métiers les plus courants de nos jours, tel le maréchal-ferrant par exemple, et bien d'autres ! J'aurai l'occasion d'y revenir. Commençons par le début.

 

Dans tous les villages, l'autorité est partagée entre le Maire et le Curé, un troisième petit à petit va les rejoindre: c'est l'instituteur. Ils méritent bien tous les trois un petit passage de mon récit. Personne ne m'en voudra j'espère.

 

D'abord Monsieur le Maire; Monsieur Charles DUFLOS, 53 ans agriculteur à la Masardrerie, vient d'être nommé par le Préfet le 5 février de l'an dernier (1). Il remplace Monsieur TERNISIEN. Il a été installé le 10 Mai, après les élections du 30 Avril 1871. Son conseil est ainsi composé :

 

Adjoints: Mr François LECOUTRE et Mr Augustin MASSET,

 

Conseillers: MM Jules DUPONT, François BOULOGNE, Louis-Marie MASSET, Auguste MAGNIER, Augustin PODEVIN, Jean-Louis COUSIN, Honoré MARCQ, Joseph SART, Michel PAQUES. Au total douze membres pour nous représenter.

 

Monsieur le Maire, comme tous les conseillers, est agriculteur. Ce n'est pas surprenant, Wirwignes est essentiellement agricole.

 

La majorité des Wirwignois est liée d'une manière ou d'une autre à la terre. Il ne suffit pas de la posséder, il faut la travailler.

 

Ce n'est pas que cela nous déplaise, loin de là, nous l'aimons bien cette terre. Nous vivons avec et pour elle. Mais il nous faut du courage et des bras.

 

(1) NDR: A cette époque, le Maire n'est pas élu par le Conseil Municipal mais est nommé par le Préfet.

Du courage, Dieu sait que nous avons à Wirwignes, et pour longtemps. Des bras aussi, et de jeunes et solides, regardez ceux de nos 23 bûcherons ou des 11 scieurs de long. Et les autres bien sur, je n'ai pas osé mesurer tous les tours de biceps. Je ne veux vexer personne.

 

Tant que nous y sommes, j'aimerais m'attarder sur cette agriculture. 41 propriétaires-exploitants, 29 métayers, 31 domestiques le tout faisant vivre 421 personnes (73,85% de la population), ce n'est pas rien. Surtout que le reste de la population est indirectement concerné par cette agriculture. Que voulez-vous, nous n'avons pas honte d'être agriculteur, nous en sommes même fiers. Je souhaite que cette fierté demeure encore longtemps dans le coeur de nos jeunes.

 

Laissons là nos états d'âme et revenons à des problèmes plus terre à terre (c'est le cas de le dire). Qui dit agriculture dit automatiquement élevage. Quand je disais qu'il nous fallait du courage et des bras, c'est vrai, mais je mentais un peu, nous avons surtout besoin des chevaux, nos bons chevaux boulonnais.

 

Evidemment notre élevage ne se limite pas qu'aux chevaux, il y a les vaches et tout ce qui fait une ferme. Vous aimeriez peut-être savoir quel était notre cheptel ? Et bien soyez rassuré, je vais vous le donner, Le pire c'est que je suis obligée, encore une fois, de recourir à un tableau. Etudiez le bien, tout est compté. Toutes les comparaisons sont permises.

Répartition animaux 1872.JPG

Quand je pense à cette agriculture, que je compte la sueur, la peine, l'énergie, la volonté déployées pour elle je me dis qu'elle mérite bien une large place dans notre pays. Va-t-elle garder cette fierté et cette grandeur d'âme ? Dieu seul le sait. Regardez seulement le potentiel humain qu'elle représente. Je n'aurai pas la prétention de nommer tous les gars de la terre, mais je ne peux terminer sans rendre hommage à Messieurs LONGUET, BALY, LONQUETY, LORGNIER, BOULY, FERTON, DELANNOY, DEVIN, VASSEUR, QUENU, CAFFIN, SART, DUCROCQ, DUFLOS, PODEVIN, DUFRENNE, COUSIN, MAGNIER, MAQUIGNON, BREBION, DANDRE, DELATTRE, COPIN, JACOB, BOULOGNE, MERLIN, MASSET, DUPONT, TERNISIEN et surtout à Mesdames LACHERE, REGNAUT, DELEGLISE et HAVARD qui continuent d'exploiter après la mort de leur mari. Chapeau.

 

Si j'en oublie, ce qui est probable, je vous prie de ne pas m'en vouloir, et de me pardonner. Merci.

 

Si une place aussi importante est faite à nos agriculteurs c'est qu'ils le méritent, mais il faut penser également aux autres, ne leméritent-ils pas ?

 

J'étais en train de vous entretenir de notre Maire. Mais oui Charles Duflos, Oh! Pardon, vous ne connaissez pas non plus sa femme, c'est Emélie LOUCHEZ.

 

Monsieur le Maire partage ses prérogatives, pour l'instant, avec Monsieur le Cure. Homme jeune, il n'a que 43 ans, l'Abbé Paul LECOUTRE guide et veille sur ses ouailles. Natif de Wierre-Effroy il vit avec sa soeur Geneviève et son neveu de 12 ans, Hubert.

 

Les anciens pourraient vous dire qu'il y a eu bien du changement par rapport aux années 1853-1860. Le climat de ces années-là n'était pas au beau fixe entre le Curé et la Municipalité. Ils pourront vous raconter les tracasseries, le mot est faible, les intrigues, les lettres, les coups montés lors de l'achat par exemple de ce qui est aujourd'hui le presbytère.

 

Je croyais que tout ce remue-ménage était oublié car il y a plus de 15 ans que cela s'est passé. Loin s'en faut. En faisant soirée chez les voisins, samedi dernier, les vieux, pardon, les moins jeunes se sont encore remémorés ces histoires. Alors tant pis, je ne puis résister à l'envie de raconter ce que j'ai pu entendre et comprendre. C'est trop fort. Allez je raconte. Après tout c'est la vérité, paraît même que c'est écrit dans les livres de la Mairie.

Il parait que Monsieur l'Abbé MAGNIER, le desservant de ces années 1853-1860 habitait depuis 16 ans la maison construite vers 1800 par l'Abbé FAUDIER, un ancien Curé de Wirwignes. Un beau jour cette maison fut mise en vente publique.

Monsieur TERNISIEN, le Maire l'acheta personnellement avec l'intention de la revendre à la Commune, celle-ci ne pouvant acheter dans une vente publique. Ayant toujours servi de presbytère, il ne restait plus qu'à officialiser la chose. C'était l'occasion. Mais halte là ! Impossible ! Monsieur le Curé a soutenu que cette maison était insalubre et inhabitable ! Faut dire que l'Abbé voulait l'acheter pour lui! Ainsi commençat la longue période de remous.

Que de tracasseries! Tout était prétexte à chicaneries. Si l'un disait blanc l'autre disait noir et vice versa. Tiens par exemple, toujours d'après les vieux, si le pont Holuigue se trouvait être en mauvais état c'était la faute de Monsieur le Curé. Pourquoi ? parceque l'Abbé obligeait les enfants du catéchisme à ramasser des cailloux dans les champs du côté de Tourlincthun et, le seul passage pour revenir au presbytère étant le dit pont, ces garnements de gamins le démolissaient, eh oui ! Mais le garde-champêtre les a vus ! Pas mal ! hein !

Mais Monsieur le Curé n'est pas en reste. Faut pas croire. Il avait, un jour, fait abattre les arbres du cimetière, avec l'aide des membres du Conseil de Fabrique d'ailleurs (1). Evidemment les 80 F de la vente ne furent jamais versés dans les caisses communales ! Oh! M. le Curé !

Selon ce que j'ai entendu samedi soir à cette fameuse soirée, Monsieur le Curé n'en faisait qu'à sa tête. En 1854 il avait décidé de démolir la sacristie sans autre autorisation que la sienne. Comme l'on s'en doute, la Commune n'accepta pas de financer la nouvelle sacristie. Eh bien ! Monsieur le Maire, pas chien du tout et pour tout arranger, la paya de ses propres deniers.

On proposa à Monsieur le Curé tout ce qui était possible pour améliorer son logement: Réparations, remise en état, échange d'un terrain pour agrandir le jardin, rien n'y fit. La situation était bloquée.

(1) NDR : Le Conseil de Fabrique s'est appelé par la suite Conseil Paroissial

Toutes ces péripéties avec le presbytère ont amené une avalanche de correspondance et valurent de nobles visites. Notre Evêque lors de sa visite de 1855 n'avait fait aucune remarque sur la vétusté du logement de son desservant, pourtant il l'avait fait pour celui de Crémarest. En 1856 nous avions eu l'honneur de recevoir Monsieur BAUDIER, le conseiller général, venu visiter et estimer la demeure. La même année le Sous-Préfet s'est déplacé pour faire de même. Lui, il avait donné raison à l'Abbé. Vous dire qui avait tort et qui avait raison, je n'en sais rien, les avis sont encore partagés aujourd'hui.

 

Tout ce que je sais c'est que cette querelle dura plus de cinq ans et se termina par la venue de l'Abbé Constant COUSIN le 23 Décembre 1858 en remplacement de l'Abbé MAGNIER et que l'acte de vente de la maison ne fut signé qu'en Décembre 1860.

 

Voila quelques histoires et encore j'en passe et des meilleures. Mais j'aime mieux revenir à notre Curé d'aujourd'hui.

 

L'Abbé LECOUTRE, lui, a une âme d'artiste, il a décidé depuis 1869 de décorer notre église (1). Pas dans le seul but de décorer, il l'avoue, mais avec une idée pédagogique. Comme nous le verrons plus tard, plus de la moitié d'entre nous ne savent ni lire ni écrire, la seule culture accessible est celle des images, des images qui s'animent dans notre imagination, c'est là tout le mérite de Monsieur l'Abbé.

 

Tantôt peintre, tantôt sculpteur, rien n'échappera à ses mains. Pas un coin, pas un recoin ne restera blanc. Pas un matériau ne le laissera indifférent, le bois, la pierre, la peinture, tout se transforme en Art.

 

Que de travail et que de peine, mais aussi que de joie pour notre Curé artiste. Car tout cela se passe dans la gaieté avec parfois une pointe d'humour comme ce jour ou un paroissien, voyant que toutes les statues avaient la même figure (binette est le mot exacte s'exclama : "On voit bien qu'elles sont toutes du même père!". Sûr qu'on en reparlera longtemps de notre Curé et de son oeuvre. Sera-t-elle récompensée un jour ?, je le crois. Tout au moins restera-t-elle pour les générations futures. Faut dire qu'en plus de ces décorations, quels changements pour l'église en cette année. Outre les réparations extérieures M. le Curé entreprend la construction des chapelles latérales.

 

(1) NDR: Les travaux de l'Abbé LECOUTRE s'achèveront à sa mort en 1906.

On pourra se vanter ( Oh pardon Monsieur le Cure pour ce péché ) d'avoir la plus belle église du coin.

 

Voyons maintenant si les efforts de Monsieur le Curé nous sont profitables. Une petite question de catéchisme, j'en vois quelques uns trembler, non rassurez-vous ce n'est plus de notre âge, je ne vous demanderai que le nom du Pape actuel. Avouez que c'est facile pour un village ou tout le monde est recensé comme étant catholique. Alors la réponse, c'est, c'est PIE IX. Bravo, quand même.

 

Passons si vous le voulez bien au troisième personnage de tête de notre village. Un concurrent qui augmente petit à petit son influence et tend à ravir une partie de l'autorité des deux précédents : c'est l'instituteur.

 

S'il n'a pas la force ni la puissance d'un abbé ou d'un maire, son instruction va lui conférer bientôt une place prépondérente. Soyez patient, vous verrez !.

 

Le successeur de Monsieur DORET dans cette tâche est MonsieurAmbroise PINTE. Jeune lui aussi, 40 ans, marié avec Azémie BOULOGNE, père de trois enfants, Clémence 7 ans, Octave 2 ans et Céline 1 an. Monsieur PINTE a pris notre école en main, mais il a encore beaucoup de travail avec nos jeunes, car si nous progressons dans l'instruction il y a toujours pas mal de personnes qui ne savent ni lire ni écrire. Constatez.

Repartition population par illetrisme 1872.JPG

Vous me direz c'est le métier de l'instituteur d'apprendre à lire et à écrire. Je peux même vous dire, mais ne le répétez à personne, il gagne 800 F par an, eh oui : 200 F de salaire fixe, 424 F de rétribution scolaire, 63 F pour les élèves gratuits et un supplément de 113 F pour arriver au minimum prévu par le décret du 27 Juillet 1870. Ne me demandez pas où j'ai su ça.... Secret. Je sais même qu'il peut se féliciter d'avoir obtenu de la municipalité une indemnité de 25 F pour le chauffage de l'école.

 

Voilà un homme qui sait ce qu'il veut et qui sait comment agir. Je lui verrai bien un avenir dans la Commune, je le verrai bien Maire de Wirwignes dans quelques années, pourquoi pas ? (1).

 

Tandis que nous sommes dans la partie instruction je vais vous entretenir un moment de la situation scolaire de notre époque.

 

Depuis plusieurs années, au niveau le plus élevé, on prend des décisions en vue d'améliorer le niveau général de la population. Telle la loi GUIZOT de 1833 qui vient de créer les asiles. Rassurez-vous il n'y a pas assez de fous dans les communes pour ouvrir un asile mais c'est le nom employé pour désigner l'école des tout-petits.

 

Plus récemment, en 1867 la loi DURUY rend obligatoire la création d'une école de filles dans les communes ayant au moins 500 habitants ainsi que des cours d'adultes. Wirwignes n'y échappe pas au grand désarroi des membres du conseil. Car le sujet est préoccupant. Monsieur le Préfet insiste pour que nous construisions une école spéciale de filles. Et cela malgré les objections faites par le conseil, à savoir les frais supportés par la commune pour l'achat et la réparation du presbytère, la reconstruction entière de l'école existante, les impôts extraordinaires pour les mobilisés, la construction des chapelles de l'église.

 

Tout dernièrement la commune a été mise en demeure de construire cette école des filles. Faut pas abuser, il y a pourtant assez de place dans la nouvelle. Au fait j'allais oublier de vous en parler de cette nouvelle école, (2)

 

(1) NDR : Effectivement, Monsieur PINTE, l'instituteur, a été Maire de Wirwignes le 17 Mai 1896. Il devait succéder à Monsieur Noël FLEURY.

(2) C'est l'école telle que nous la connaissions avant les transformations effectuées en 1972

Il y a à peine trois ans qu'elle est construite. Auparavant c'était une vieille masure malsaine, ce n'est pas exagéré, vous pouvez me croire, je l'ai bien connue. Elle était à la même place, le long de la rivière. Il y avait même des pensionnaires, Monsieur le Préfet avait obligé la Commune à abattre des cloisons car le surveillant ne pouvait pas voir ce qui se passait dans les trois dortoirs. Ce n'était pas le grand luxe. Dans la nouvelle école plus de dortoirs mais à la place une maison pour Monsieur PINTE notre instituteur.

 

Elle est chique sa maison. En bas, il y a une cuisine, une salle et une chambre. En haut, deux petites chambres avec une fenêtre qui donne sur chaque pignon. Madame Pinte aura un grand grenier pour faire sécher son linge, et éclairé par deux lucarnes s'il vous plait.

 

La salle de classe est immense. Elle fait bien dix mètres de long sur sept de large. Elle est haute, très haute. Il y a certainement quatre mètres pour arriver au plafond. Quelle différence avec la maison de Monsieur GOLIOT ici au Fond du Brunquet! Moi qui suis grande je suis obligée de me baisser pour passer aux portes. Mais il y fera froid car les fenêtres sont grandes et tous les murs sont en dur. Il n'y a pas de torchis du tout. Pas étonnant que l'instituteur réclame déjà 25 F pour le chauffage, je l'aurai dit si on m'avait demandé mon avis ! Nous chez Monsieur Goliot on est bien, la maison est chaude et à l'abri du bois.

 

La construction de la maison d'école, ça n'a pas été tout seul d'après Monsieur LECOUTRE l'adjoint que je connais bien.

 

Tout a commencé en 1863, Mr BOULOCH, l'architecte de Boulogne, avait fait les plans. C'est seulement que neuf mois après que le conseil municipal donna son accord sur ce projet qui s'élevait à la somme fabuleuse de 8 400 F. Les conseillers avaient même encore voté une imposition extraordinaire de 860 F par an pendant 8 ans et fait une demande de subvention sous prétexte que la commune était nécessiteuse.

 

Tout cela n'a pas eu de suite car M. Bouloch a du modifier ses plans plusieurs fois en 1865 et 1866.

 

Mr Lecoutre m'a aussi dit que la classe devait avoir 13 m de longueur et non pas 10 et qu'elle devait être construite sur une voûte.

 

On devait pouvoir y loger cent élèves. Il fut décidé de la réduire pour n'y mettre que 80 enfants. Déjà pas mal, non ?

Il faudra attendre 1866 au mois d'Avril pour que l'adjudication se fasse. C'est Gabriel DHOYER charpentier-charron à Wirwignes qui fut déclaré adjudicataire avec un rabais de 6% sur le montant du devis. Il est vrai que celui-ci était passé à 9 780 F.

 

Mais qu'est-ce-que je peux vous donner comme détails. Ce n'est pas fini. J'ai tellement embêté Mr Lecoutre qu'il m'a fait voir ce que l'on appelle le cahier des charges. Vu tout ce que Mr Dhoyer devait respecter, la maison d'école doit être solide. Je parie que dans cent ans elle sera encore debout.

 

J'ai bien vu dans ce cahier que les pierres pour construire les murs provenaient des carrières du pays et qu'on avait été chercher les briques et les tuiles à Samer. Les seuils et les marches des portes d'entrée sont en pierre de taille de Ferques et les encadrements des portes et fenêtres en pierre de taille de Marquise.

 

Les plafonds sont établis sur des lattes de chêne. Trois couches qu'ils ont mis. Les deux premières au mortier jaune et bourre grise et la troisième à la chaux blanche et bourre blanche. Il fallait 30 kg de bourre pour un mètre cube de mortier. C'est précis.

 

La construction a duré trois ans et ce n'est qu'en 1869 qu'elle fut achevée. J'ai même su qu'elle avait coûté exactement 8 869,72 F moins cher que prévu.

 

Eh bien, malgré cette grande école, Mr le Préfet, comme je vous le disais tout à l'heure, oblige la commune a construire une école spécialement pour les filles. Mr le Maire n'est pas d'accord du tout, on le comprend. C'est qu'il tient à nos sous. Tant mieux si dans l'avenir vous en avez encore d'aussi économes !

 

Je ne sais pas combien de temps il pourra aller contre la loi, parce que c'est obligatoire, une commune de 500 habitants se doit d'avoir une école de garçons et une école de filles.

 

Je me demande pourquoi. Pensez-vous qu'il y aura beaucoup de filles intéressées par l'école, il y a déjà si peu de garçons ? Une fille a-t-elle besoin de savoir autant de choses ?

 

NDR :  L'école des filles n'a en fait été construite qu'en 1897 c'est-à-dire 25 ans après que la commune ait été mise en demeure de le faire. On avait la tête dure à cette époque ! Cette école des filles c'est tout simplement la petite classe actuelle obtenue après avoir construit une cloison dans la classe d'origine qui faisait exactement 10,60 m sur 7,15 m.

Pour ma part je crois qu'il n'y a pas de raison. Nous ne sommes pas plus bêtes qu'un garçon. Ne riez pas, c'est vrai. Un jour, peut-être, nous occuperons des emplois tout comme les hommes. Certaines vous commanderons peut-être Messieurs ! Nous n'en sommes pas encore là, hélas pour moi.

 

Pour l'heure, l'école n'est pas obligatoire ni gratuite. Pensez, elle nous coûte 1,50 F par élève et par mois. A quand la gratuité ? Il ne faut pas désespérer, un certain Jules FERRY a fait un serment en 1870. "Entre toutes les nécessités du temps présent a-t-il déclaré, entre tous les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j'ai d'intelligenc tout ce que j'ai d'âme, de coeur, de puissance physique et morale: c'est le problème de l'éducation du peuple " Voilà de belles paroles, mais il faudrait des actes. Soyons optimiste. D'ici quelques années, pourquoi pas ? (1).

 

Imaginons un monde où chacun saurait lire, écrire et compter. Plus besoin de personne pour régler nos affaires car il faut l'avouer, aujourd'hui nous dépendons des trois personnes que je viens de présenter le Maire, le Curé et l'Instituteur, les seules ayant des connaissances suffisantes pour nous aider. Les seules, le terme est fort car sans contester le rôle important de ces " notables" ils ne font quand même pas WIRWIGNES à eux trois, heureusement.

 

Je me garderai bien d'oublier les autres. Cependant, je n'aurai pas la prétention, ni surtout le courage de vous les décrire tous comme pour les précédents mais il faut qu'ils aient une place dans mon petit récit. Ies font, chacun à leur manière, notre histoire et notre vie.

 

Je pense, pour commencer, à nos cabaretiers et cabaretières. On en compte six au total. Le nombre peut paraitre énorme pour un village comme WIRWIGNES. A cela plusieurs raisons. La 1ère raison c'est que les cafés sont en général accompagnés d'un deuxième commerce. Rares en effet sont les estaminets qui n'exploitent pas en même temps une épicerie. Certains associent le tabac ou la cordonnerie entre autres. La deuxième raison c'est le manque de moyen de communication. Nous n'avons que nos jambes ou la charrette pour nous déplacer. Nous devons trouver les produits de première nécessité sur place, pas même au village, directement dans le quartier. Voilà pourquoi nous avons autant de commerces. Nous ne buvons pas plus qu'ailleurs. Il ne faut pas croire.

 

(1) NDR : L'école a été décrétée gratuite le 16.6.81 et obligatoire de 6 à 13 ans le 28.3.1882.

Pour nous servir, au village, nous avons Monsieur et Madame MEURDESOIF-HUMIERE, Monsieur Joseph LELEU qui étant veuf tient le commerce avec sa fille Pauline, Alfred son fils étant employé comme charron, Madame BREBION-SEGAIN s'occupe du café tandis que, Philippe son mari, répare nos chaussures, c'est le cordonnier du village. Il reste Madame BOULY-BOULOGNE la femme de Pierre-Louis qui lui préfère sa ferme. En dehors du village il y a Monsieur et Madame FERTON-ANSEL installés aux Crapettes et Monsieur et Madame FOURRIER-HUCHIN à L'Eclogne.

 

On voit déjà plus clair n'est-ce-pas. Vous voilà en pays de connaissance, je ne peux toutefois arrêter là. Si je fais le compte, je m'aperçois que je ne totalise que 9 sujets : Mr le Maire, Mr le Curé, Mr Pinte et 6 cabaretiers. Voilà bien peu, il manque quelques personnes bien présentes dans la vie quotidienne de 1872. Je pense à Jean-Marie SGARD, le forgeron maréchal-ferrant. Voilà encore un solide gaillard. Qui ne connait Jean-Marie? Un jour ou l'autre qui n'a pas eu besoin de ses services? Il n'y a pas que les agriculteurs qui vont le trouver. Jean-Marie répare, entretient le matériel, aussi bien celui des champs que celui du jardin. En tablier de cuir, les manches retroussées, actionnant le soufflet, modelant un fer, préparant le matériel pour le prochain ferrage, trempant le burin de père Louis, ne sachant où donner de la tête pour satisfaire tout le monde, Jean-Marie est parfois. débordé, mais il est courageux, alors tout s'arrange. A 59 ans s'il compte tous les fers qu'il a remplacés et qu'il remplacera encore, tous les outils entretenus, Mon Dieu que la liste serait longue.

 

Pour le travail il peut donner la main aux charrons Gabriel DHOYER, Louis DUCROCQ et Alfred LELEU, eux aussi en ont vu. S'ils aiment leur métier ? Quelle question. C'est presque une dévotion, un sacerdoce en quelque sorte. Le goût de satisfaire, du travail bien fait, de la tâche accomplie, c'est l'honneur de la profession que l'on défend. J'ai l'air de les encenser mais j'ai peur que ces métiers ne résistent à une révolution agricole future. Evidemment je suis la seule à penser ainsi, l'évolution que j'entrevois n'est pas concevable à l'heure actuelle. J'ai un peu des dons de voyante et ceux-ci me contrarient et me rendent pessimiste.

 

Laissons de côté nos sentiments personnels et revenons à la vie d'aujourd'hui. Citons encore un métier bien connu et bien utile. Si nous faisons en grande partie, notre pain nous-mêmes, il nous faut de la farine, et vous m'avez compris, je vais parler d'Auguste MAGNIER-HOLARD. Avec un nom si pré- destiné, il n'est autre que notre meunier. Il est aidé dans son travail par Jacques, mais si, Jacques CLABAULT. Je vois déjà mes futurs lecteurs se précipiter et dire qu'il ne faut pas sortir de St-Cyr pour savoir où demeurait

notre meunier, au moulin bien sûr. Perdu, vous avez perdu. S'il travaille effectivement au moulin, il ne manque pas de courage ce brave Auguste, car il exploite aussi la ferme du petit Rosel et c'est là qu'il habite.

 

Vous voyez que le courage ne manque pas chez nous. Certes nous n'avons pas le monopole de la chose, mais on se défend pas mal. La nature nous occupe, c'est ici source de travail et d'emploi donc de ressources. Outre la terre, la proximité de la forêt ne peut être que bénéfique. Rien que chez nous elle donne du travail à 23 solides gaillards. Pour les citer de mémoire cela va être difficile mais faisons l'effort; il ne faut pas en oublier car ce sont des costauds ces gars-là. Je plaisante car il n'y a pas plus calme qu'eux.

 

Nous avons donc Joseph NOEL père, Louis NOEL père et fils, Alfred BREBION, Joseph DELATTRE père et fils, Jean-Baptiste PECQUEUX, François et Alexandre PICQUART, Charles HENOT, Jean-Pierre GOLIOT ( mon papa nourricier 1, Eustache FORESTIER, Jean-Baptiste MIELLOT, Louis CLABAUT, Frédéric BOUTOILLE, Jacques BEDLE, Jules VIGNERON, Flory LEBECQ, Célestin GOURDIN, Jean-Baptiste LEFEVRE, François-Marie TINTILLIER, Alfred COTTE, Alfred CHOCHOY. Et voilà, 23 si je sais encore compter.

 

A cela nous pouvons ajouter François et Alexis DUFLOS les deux commis forestiers. Pour rester dans le bois, ou dans son travail je peux donner la liste des scieurs de long. Nous commencerons donc par: François HARLE et son fils Léon, Augustin PODEVIN, François DUBUISSON, Pierre et André GUYOT, Charles LEGRAND, Edouard CARON, François-Marie GUYOT, Louis POHIERet nous terminerons par Jules LELEU.

 

J'ai presque fait le tour du village mais je ne pourrai pas citer individuellement chaque foyer, vous le comprendrez aisément je l'espère. Je ne veux faire aucune sélection, mais le temps et surtout le courage me font défaut. La liste est déjà longue peut-être un peu trop et j'ai peur de vous ennuyer avec mon histoire.

 

Toutefois je serais impardonnable d'oublier quelques figures locales du genre de Félix GOUDAL le couvreur en chaume, d'Antoine PETIT le tonnelier ou nos deux bergers Liévin FLOURET et Alfred BOUTOILLE. Nous avons aussi trois marchands de vaches: Eustache FORESTIER, Adolphe DELEGLISE et Henri MAILLARD; trois cantonniers Louis et Louis-Marie TELLIEZ ainsi qu'Antoine MARTEL; un maçon Louis-Marie NOEL. Cette fois la revue est terminée. Oh mais non, j'allais oublier le principal, il est tellement connu et tellement présent que je n'ai pas encore parlé de lui. Lui, c'est Constant LOUCHEZ du Valenglin. Est-ce parce qu'il nous fait peur ? Oh non. Faut dire qu'à 65 ans il ne court plus très vite ce pauvre Constant. Heureusement pour nos jeunes brigands. Qui est donc Constant ? Mais bien sur c'est notre garde-champêtre.

Un représentant de la loi dans un village aussi gentil et aussi calme, est-ce bien nécessaire ? Faut quand même pas croire que tout se passe bien. Si la vie s'écoule paisiblement, rythmée par les saisons, bercée par la nature, la vraie, tout n'est pas parfait. Elle ne se passe pas sans incidents, sans heurts, alors Constant agit.

 

La vie simple de la terre c'est vrai, on ne court pas comme dans les villes (on avance aussi vite qu'eux malgré tout ). Quant à vous faire croire à une vie agréable, dans un monde merveilleux où chacun s'estime, s'entraide, se supporte, eh bien non, faut pas abuser. Ce n'est quand même pas à ce point. Je ne voudrais pas vous tromper.

 

Au-debut, souvenez-vous je commençais par dire que mon récit n'était pas un conte de fées. Nous ne pouvons éviter les petites querelles domestiques ou celles de voisinage, les plus fréquentes d'ailleurs. Ce n'est d'ailleurs pas l'exclusivité de Wirwignes.

 

Les drames Wirwignois sont à l'image de la vie, simples mais tenaces. Rancune, jalousie que voilà de vilains mots, mais hélas nous les connaissons. Je m'en vais donner quelques exemples, quelques évènements assez importants pour avoir retenu l'attention du Conseil. Encore un après-midi où nos conseillers vont débattre pour essayer de trouver la meilleure solution aux problèmes.

 

Pourquoi l'après-midi me direz-vous ? Pour des raisons très simples, nous n'avons que des lampes pour nous éclairer et nos moyens de communication se résument à deux choses: un, nos jambes; deux, nos chevaux alors vous comprenez pourquoi nous ne trainons pas le soir.

 

Les problèmes sont étudiés avec tout le soin qu'ils méritent, par exemple l'entretien des voies communales. Le gros morceau pour le moment est le projet de réparer le chemin de la Lombarderie. Ce ne sera pas du luxe, loin s'en faut. S'il est le plus endommagé ce n'est pas par négligence, c'est tout simplement parce qu'il est le plus fréquenté. On demande même son classement dans la première catégorie, ce serait un soulagement pour la commune.

 

L'entretien et la réparation de la voirie municipale tiennent une place importante dans la gestion communale. Les priorités données ne sont pas toujours celles que chacun espère. Tiens, en ce moment, une pétition circule en vue de la réfection du pont Holuigue sur la Liane ! Il y a de l'animation dans le village, chacun commentant, critiquant, apportant des solutions, bref beaucoup d'histoires pour un pont qui ne sert presque plus ! On pourra dire qu'il aura suscité bien des controverses ce sacré pont ! Souvenez-vous, c'était déjà lui qui avait servi de sujet de discussion lors de la période épique de l'achat du presbytère.

De l'animation il y en a, surtout qu'en plus Monsieur le Maire veut porter plainte contre deux administrés, Monsieur DANDRE et Monsieur TERNISIEN, ou leurs propriétaires, s'ils ne restituent pas les sentiers communaux qu'ils se sont appropriés. Rendons à César ce qui est à César, tout au moins à la Commune ce qui lui appartient. Elle n'est pas des plus riches, de grâce laissons lui son patrimoine !

 

Riche, hélas, comment voulez-vous avec toutes les dépenses extraordinaires de ces dernières années (2 491 F au total dont 1 110 F pour les frais d'équipement aux mobilisés de 1870 ). Ajoutez à cela 3 598 Fde dépenses courantes, nous arrivons à la somme colossale de 6 089 F. OUI, rien que ça pour une petite commune.

 

Pas besoin de vous dire qui va payer. Les recettes doivent arriver à 6 089 F, faut équilibrer le budget c'est le règlement. La commission des finances va encore nous imposer une quatrième journée de prestations. Elle s'ajoute aux impôts locaux traditionnels à savoir la taxe municipale pour les chiens, la taxe pour payer Constant notre garde ( 250 F par an qu'il gagne notre garde) , une pour les chemins et quelques autres que vous connaissez trop bien ! (Patentes, portes et fenêtres, Foncières et Mobilières ).

 

La plus dure étant celle, exceptionnelle certes, pour nos mobilisés En effet la Commune se doit de payer tous les frais d'habillement et d'équipe- ment des gardes nationaux. C'est dur car la Commune a du emprunter et nous sup- portons encore ces charges. Quand je vous disais que nous subissions les évènements, en voilà un bel exemple. Que voulez-vous nous n'avons rien à dire, espérons seulement que cette guerre sera la dernière.

 

Je suis en train d'évoquer des sujets beaucoup trop sérieux pour moi la gestion communale, les impôts, les guerres, c'est trop pour moi. Je vais m'arrêter avant de radoter et de vous ennuyer. Je n'ai pas envie de vous lasser. J'espère seulement avoir donné une petite idée de mon village et de notre vie, c'était ma seule ambition. Si ce n'est pas le cas, veuillez m'excuser de vous avoir fait perdre votre temps, ne serait-ce que pour me lire.

 

                         Je vous demande pardon,

 

                                                                                                                                          Emélie.

Maison Emelie Beaumont.JPG
bottom of page